jeudi 1 juin 2017


Une noisette, un livre, une interview

 

Le silence des chrysanthèmes

Bertrand Redonnet


 


On dit que chaque livre a une odeur, « Le silence des chrysanthèmes » de Bertrand Redonnet, sent bon la campagne, celle du foin coupé, celle des arbres aux multiples senteurs, celle d’un labeur d’antan avec ses difficultés mais avec le souffle de la liberté.
L’auteur relate son enfance poitevine et chaque chapitre se termine par le récit progressif d’un fait marquant sa jeunesse : l’homme aux cordes… Troublant et il ne faut pas longtemps au lecteur pour deviner son identité révélée à la fin.  Un milieu paysan, une fratrie conséquente et pour diriger le tout, une femme, une maitresse-femme avec ses convictions, ses idéaux, sa ligne de route et son refus de se plier aux injonctions d’une société en évolution. 

Scènes touchantes de la vie d’autrefois avec des anecdotes qui font alternativement sourire et moins sourire. Comme la vie. Des réflexions personnelles dans un environnement que l’on aimerait parfois façonner selon ses sentiments mais le destin en décide autrement.

C’est que le petit Bertrand n’est pas un enfant, un adolescent, un adulte comme un autre. Il a une passion, la lecture et dans cet univers champêtre, l’incompréhension règne autour de lui. Mais son envie infinie de lire, de connaître tout est une arme redoutable pour affirmer tout de même sa présence. Et pour nous, de savourer aujourd’hui une saga extraordinaire de gens que l’intelligentsia a trop tendance à considérer comme ordinaire…
Les plus âgés se remémoreront leur jeunesse, les plus jeunes découvriront un autre temps, voire une autre planète, depuis l’eau en a parcouru du chemin le long des ruisseaux, tant que la plupart se sont asséchés… par manque d’entretien, d’attention et parce que la main de l’homme a détruit ce que la nature avait savamment construit.  Un livre écologique ? Non, en aucun cas, un livre seulement authentique et c’est déjà beaucoup.

La nourriture qui accompagne ce fond de campagne est fort riche : de la poésie, une syntaxe élaborée, un franc-parler (bien qu’arboricole votre serviteur noisette cette anti-langue de bois) et que de scènes cocasses et touchantes (l’épisode de la voiture ferait éclater de rire le croque-mort le plus sinistre), du piquant et de l’humour avec quelques tournures stylistiques que je vais inscrire sur mon noisetier.
Car franchement et contrairement à ce qu’il prétend, de Bertrand Redonnet, on ne s’en fout pas du tout…
« Chaque homme promène en lui la dualité d’un soleil de minuit. Il est à la fois aurore et crépuscule »

1 – Bertrand Redonnet, ceux qui veulent découvrir qui vous êtes pourront lire votre récit mais avant toute chose, comment va votre maman ? Car elle est l’héroïne de votre récit…
Elle va doucement, avec 96 ans à porter sur ses frêles épaules…
Cela dit, je ne suis pas certain qu’on saura bien qui je suis après avoir lu mon livre. On aura des pistes, une silhouette, mais Le Silence des  chrysanthèmes n’est pas une autobiographie stricto sensu. C’est un texte impur au sens où il mêle fiction et réalité… Comme tous les textes d’ailleurs, à des degrés divers…  Ma mère, oui, occupe le devant de la scène, car elle était évidemment incontournable quand j’ai voulu évoquer mes origines et, un peu, mon parcours… La question s’est en effet vraiment posée à moi, par le biais de l’écriture, de savoir comment et pourquoi je me retrouvais déraciné, exilé, moi  qui ai  une âme de paysan.

2 – Ce « silence des chrysanthèmes » apparait plusieurs fois, pourquoi ce choix même si on le devine un peu ?
Parce que le chrysanthème est la  marguerite des morts, comme l’a chanté Brassens,  et que nous sommes tous promis à en écouter un jour le silence… Une fleur de novembre, une très belle fleur… Une fleur du déclin éternel. Son silence plane sur le monde que j’évoque là ; un monde défunt…

3 – Vous habitez dorénavant la Pologne mais est-ce que l’odeur poitevine vous manque ? Ou bien mieux vaut ne jamais revoir ce qui vous a permis d’exister ?
L’exilé, même volontaire, est comme un marin amoureux de la mer et qui, parfois, a la nostalgie de la terre ferme…

4 – Pour autant, faire son « auto-archéologie » (©Bertrand Redonnet) permet de se libérer de ses démons ?
Non. Pas de s’en libérer. Mais de les regarder droit dans les  yeux… Et les démons n’aiment pas qu’on soutienne leur regardJ)

4 – La liberté, un mot que vous voudriez écrire à l’infini à l’instar de Paul Eluard ?
Un mot hélas vidé de son sens tant tout le monde le réclame pour soi au détriment de la part à laquelle ont droit  les autres. Au nom de la liberté, on fait plein de bêtises aussi. Parlant des gens de mon acabit, de mes compagnons de jeunesse, ceux que j’ai aimés, de joyeux anars, je dis bien que nous n’étions pas libres puisque enchainés à la liberté à tout prix. Nous l’avons payée cher, cette aliénation… L’homme libre est celui qui sait mesurer la surface exacte de sa prison.

5 – Ne jamais jeter la pierre serait l’une de vos devises car chacun de nous porte une histoire, des blessures qui poussent l’individu vers des chemins hasardeux ?
Oui. Tout à fait. Ceux qui jettent la première pierre sont des coquins. Et, le plus souvent, c’est à soi-même qu’on jette la pierre : quand on ne supporte pas que soit sans vergogne affiché chez l’autre ce que nous nous évertuons à  planquer de nous-même.

6 – « On refait toujours sa vie quand on l’aime », un amour de la vie ou une philosophie pour continuer ?
Un amour intégral, démesuré, incontrôlé, irraisonnable de cette chance d‘avoir un voyage à faire de ce côté-ci des étoiles.

7 – Que représente Georges Brassens pour vous ?
Le père absent… Un père qui chantait le monde comme je le ressens et tente de l’écrire. Ce fut, à quatorze ans, une véritable révélation. Il ne m‘a jamais, jamais quitté d’une semelle… Et je crois que le plus beau jour de ma vie fut quand son ami d’enfance, Emile Miramont, alias « Cornes d’Aurochs », me dit, la main sur mon épaule après avoir lu mon livre Brassens,  poète érudit :

-         Il aurait été content de te connaître !

On ne pourra jamais me faire critique plus élogieuse d’un de mes livres.

8 – Sur votre blog, vous n’y allez pas par quatre noisettes pour dénoncer toutes les aberrations du monde politico-médiatique. Gardez-vous toutefois espoir, tout au moins pour le présent ?
Absolument pas. Les hommes n’ont plus rien à attendre des hommes organisés en Etat, en Nation, en Pays, appelez ça comme vous le voudrez. Le bonheur de vivre se vole, comme un rayon de soleil dans la grisaille d’une bourrasque.

9 – Du haut de mon arbre, il me semble avoir aperçu un nouvel ouvrage dans les parages… Vrai ?
Vrai Squiri…Vous voyez bien… Le titre en sera peut-être  un proverbe polonais, La pomme ne tombe pas loin du  pommier. Je dis « peut-être » parce que sur les huit livres que j’ai publiés jamais un de mes titres proposés n’a été du goût de l’éditeur.  Je dois être très mauvais « en titres » J).  Ce sera Loic Jouaud, des éditions Cedalion, qui l’éditera, et c’est un roman sur le déracinement, mais à l’envers du mien, et sur une période méconnue de l’histoire de la Pologne, celle des  soldats maudits

10 – Pas une tradition poitevine mais une manie sciuridérienne que de proposer un quizz à la fin de chaque interview…

-          Un roman : Les enfants Jéromine, Ernst Wiechert. Sans aucune hésitation. Le Chef d’œuvre !
-          Un personnage : Nestor Makno
-          Un(e) écrivain(e) : Maupassant
-          Une musique : Epitaph, King Crimson
-          Un film : Le Gaucher, Arthur Penn
-          Une peinture : Je n’y connais, hélas, rien…. Tous les impressionnistes m’impressionnent ;))
-          Une photographie : Brassens, Brel, Ferré
-          Un animal : Le loup
-          Un dessert : Un gâteau polonais, au fromage, Sernik

Le silence des chrysanthèmes - Bertrand Redonnet - Editions du Bug - Janvier 2015

https://www.youtube.com/channel/UC3PYf43hnK-k991QwCDCO4w

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