vendredi 13 octobre 2017


Une noisette, une interview


Patrick Cargnelutti

 

« C’est du devoir de chacun, quel que soit son rôle et sa place dans la société, de veiller, de lutter, d’expliquer »

 


Autodidacte, Patrick Cargnelutti découvre la littérature, la musique, la peinture et plonge avec passion dans l’ensemble de ces univers. Animateur de l’émission « Des Polars et des Notes » sur Radion Evasion, en 2013, il co-fonde le webszine incontournable pour tout amateur de polars (mais pas que) : « Quatre sans Quatre » et, et… en septembre 2017 sort aux Editions Jigal son premier bébé «  Peace and Death » une fresque policière mais aussi sentimentale depuis une maison de retraire jusqu’au Etats-Unis d’après-guerre. De la noirceur mais aussi beaucoup de tendresse et une vaste réflexion sur le temps qui passe.
 
A force de lire les auteurs et d’émettre des critiques, l’envie d’écrire votre propre polar a germé comme un noisetier dans un domaine arboricole ?
Pas vraiment. Je ne me suis pas dit tout à coup que j’allais écrire un roman. Au départ, Colette et Céleste étaient les personnages d’une nouvelle à quatre mains qui devait paraître dans Quatre Sans Quatre. Nous en avions élaboré les grandes lignes du scénario et les personnages avec ma complice, Dance Flore. Petit à petit, je me suis laissé envahir par le personnage de Colette et “voyais” de nombreux morceaux de sa vie qui me hantaient. Une nouvelle n’aurait pas suffit à tout raconter, elle m’a encouragé à exploiter ces personnages et à aller au bout de leur parcours.
Je voulais absolument me raconter cette histoire, en savoir plus sur cette femme qui me fascinait. J’ai donc commencé à rédiger des sortes de pièces de puzzle, sans véritable cohérence chronologique, des épisodes de l’existence de cette vieille dame singulière, et l’enquête de Céleste m’a permis de les mettre dans le bon ordre et de trouver un sens à tous ces événements dans le chaos.
Mais, pour répondre précisément à la question, non, il n’y a pas de corrélation entre mon activité dans le webzine et ce roman, ce sont deux aventures bien distinctes. Lire ne m’a pas donné envie d’écrire. Je n’ai pas voulu rédiger MON polar, plus un roman noir d’ailleurs, je m’en sentais bien incapable. J’ai juste souhaité me raconter l’histoire de cette femme parce que je ne pouvais pas ne pas le faire. Plus une nécessité que de la volonté d’avoir mon nom sur une couverture de bouquin. J’apprenais à la connaître à chaque chapitre, en découvrait de nouvelles facettes, des réactions qui m’étonnaient. J’étais plus spectateur qu’acteur, en définitive.
 
Pourquoi avoir choisi une maison de retraite comme lieu du crime ? Pour pouvoir décrire les conditions de fin de vie, pour juguler passé et présent ? Ou encore parce que derrière chaque vie, il y en a une autre, avec ses secrets, ses ombres, ses lumières ?
Ce qui était plaisant, c’est le décalage entre Colette et l’image d’Épinal qui est véhiculée sur la vieillesse. Les personnes qui arrivent aujourd’hui dans les établissements de ce type ont vécu, pour certaines, les grandes heures du rock, fumé du shit, testé du LSD et la pseudo-libération sexuelle, on est loin des petits vieux se régalant des airs de musette en évoquant Jean Gabin. La vieillesse en tant que telle est bannie ou presque des médias, l’heure est au jeunisme à tout prix. Tout le monde, à la télé ou dans les magazines, est jeune et en pleine forme parce que tout le monde avale les bonnes pilules, suit les cours de gym ou se fait charcuter en Tunisie. J’ai voulu montrer un autre visage de la sénescence.
Alors, oui, bien sûr, il y a la fin de vie, il faut s’y confronter. Nous y sommes de moins en moins préparés puisque la mort revêt désormais presque la forme d’une injustice, d’un accident  que la science n’a pas su régler. Mais surtout, je voulais remonter l’existence de Colette et y dénicher tout ce qui faisait qu’elle était la personne énigmatique qu’a découverte Céleste ce matin de janvier.
 
Odette et Colette. Une redondance volontaire pour mieux entrecroiser les noisettes ?
Ce n’est pas aussi construit que cela. Je décide d’un nom de personnage sans, la plupart du temps, analyser ce choix. Ensuite, au fur et à mesure du récit, il se trouve que ces noms deviennent parfois signifiant, dégagent du sens, mais il n’y a pas réellement de préméditation.
Ces deux femmes ne se connaissaient pas, elles sont nées à la même époque, ont eu des vies très différentes, Colette, toujours à la marge, Odette, sur une voie sociale plus traditionnelle, acceptable. Elles ont connu des deuils mais ne les ont pas gérés de la même manière. Des choix qui auraient dû ne jamais les faire se rencontrer et qui, pourtant, les réunissent dans le même drame par une facétie du destin.
 
L’action se passe en 2017 mais avec un retour constant sur la passé. Notamment sur la seconde guerre mondiale, la résistance… Est-ce aussi le rôle d’un écrivain que de transmettre par la fiction ces traces qui ne peuvent être effacées ?
Je ne suis pas certain que l'écrivain ait un rôle autre que celui de raconter des histoires et de laisser ses lecteurs en faire ce qu’ils voudront. Assigner des tâches à la littérature, c'est déjà la contraindre et en perturber la liberté. Dans le meilleur des cas, l’auteur peut souligner un point d’histoire, donner envie au lecteur de creuser davantage le sujet ou réfléchir à la situation présente à la lumière des événements passés.
Je parle d'événements qui ont marqué ma vie. D'autres, nés en même temps que moi, en auraient souligné de totalement différents. C'est ce qui est passionnant dans l'aventure humaine, chacun a son prisme et la richesse vient de l'échange de ces différents points de vue.
Pour en revenir à ces traces, elles sont, hélas, déjà bien pâlichonnes et, à mon avis, s'estompent un peu plus de jour en jour, au même rythme qu’en disparaissent les témoins directs. Je ne crois pas qu’elles soient permanentes, ineffaçables, elles sont utilisées, manipulées, façonnées dans le sens souhaité par les pouvoirs en place, mais du néo libéralisme aux nationalismes, la bête peut prendre de multiples visages pour réapparaître si les possédants se sentent menacés.
C’est du devoir de chacun, quel que soit son rôle et sa place dans la société, de veiller, de lutter, d’expliquer. L’auteur en tant que citoyen n’est bien entendu pas exclu de ce devoir, mais pas obligatoirement dans ses livres.
 
Pourquoi avoir voulu consacrer une large partie de récit outre-Atlantique ? Parce que les Etats-Unis sont la source de tous les rêves même si certains se tournent en cauchemar ?
Chacun voit, aux USA, le rêve qui l’intéresse. Le pays est immense et multiple qu’il peut les abriter tous. Les cauchemars aussi. Il n’y a rien de commun entre Boston, Dallas, Miami ou Los Angeles, ce sont des univers très différents. Les Américains ou l’Amérique sont des concepts qui n’existent pas réellement, pas plus que celui d'Européens ou d'Africains, ils recouvrent des réalités tellement diverses.
C’est pour moi, avant tout, le pays qui a mené la danse après la chute de Berlin en 1945, l’apogée de son influence politique et culturelle. Le compagnon de Colette était américain, il fallait qu’ils se trouvent, ensuite se demander pourquoi ils étaient rentrés en France, comment ils s’y étaient pris pour revenir. La longueur du voyage me permettait de faire progresser l’enquête de Céleste parallèlement et de faire rencontrer à mon héroïne des gens qui avaient vécu la face un peu cachée du siècle. Personne ne se souvient de la guerre de Corée, le Vietnam s’éloigne peu à peu.
Le récit se passe dans toute la seconde moitié du vingtième siècle pour l’essentiel de ce qui marque Colette, mon héroïne, j’ai choisi de borner sa vie par les conflits, elle en est une victime collatérale, comme on dit aujourd’hui. Plus que les États-Unis, ce sont les guerres qui ont été menées dans les trente années qui ont suivi la reddition nazie qui m’ont intéressé. Les grandes guerres impérialistes, les débuts de la mondialisation du capitalisme financier annonçant la fin voulue de la solidarité et le début de l’individualisme triomphant. Et, bien évidemment, les conséquences de ces soubresauts de l’histoire sur des individus tels que Colette, Robert, la famille de Colette et même Céleste qui est en France parce que sa famille républicaine a dû fuir Franco. Les batailles, même lointaines, même ignorées, secrètes ont des répercussion sur la vie des gens ordinaires, bouleversent leur quotidien, modifient leur destin en profondeur, les blessent tout autant que les balles. Colette est une femme blessée avant tout.
Pour être complet, il se trouve que je me suis beaucoup intéressé à cette période, le mouvement hippy, et j’avais envie d’en parler. Il m'a toujours semblé que c'était une formidable escroquerie que d'essayer de faire croire que ceux qui y ont participé revendiquaient un monde plus juste, plus humain, une sorte de paradis zen. Ils ne voulaient surtout plus de règles, plus de contraintes, pas la liberté, le libéralisme, la fin de l’État. Ce qui est, pour moi, très différent que de réclamer une société plus juste. Leur combat était avant tout individualiste, pas collectif. Colette suit un peu le même chemin. Elle, fille d’un militant communiste déçu, va peu à peu se recentrer sur un objectif personnel et très instinctif : protéger celui qu’elle aime. Parce qu’elle n’a pas su sauver son frère, parce qu’elle ne fait guère confiance aux promesses des hommes.
 
Céleste Alvarez est la lieutenant chargée de l’enquête. Comment avez-vous construit son personnage ? Il fallait une femme pour pouvoir filtrer l’histoire d’amour de la protagoniste ?
Céleste est un témoin. Un révélateur exigeant, pointilleux, qui n’hésite pas à regarder de l’autre côté des évidences, à examiner ses “pensées magiques” et à s’en nourrir. Nous le faisons tous, souvent sans nous l’avouer, elle, elle y fait face. Plus que sa féminité, c’est son ouverture d’esprit qui m’intéresse, sa faculté de s’imprégner du discours de l’autre comme elle s’imprègne des paysages pour les dessiner. Pour comprendre Colette, il me fallait cette part d’irrationnel, de sensitivité perspicace qu’elle abrite. Son destin a également été modifié par la guerre, la fuite d’Espagne de ses grand-parents, leur vie de réfugiés politiques. Sa sensibilité lui permet d’appréhender les non-dits de Colette, de les distiller pour en recueillir l’essence. Céleste est grosse du monde qui l’entoure, parce qu’elle se remplit de son environnement, elle est une éponge, elle avale l’univers où elle évolue.
Je ne pense pas qu’elles soient si éloignées que cela l’une et l’autre, au-delà de leurs histoires personnelles, elles présentent des points communs, ne serait-ce que dans l’obstination qui est la leur à aller au bout, quelles qu’en soient les conséquences, sans tenir trop compte des règles communément admises, quitte à déraper du mauvais côté. Il ne me fallait pas particulièrement une femme, un homme aurait pu avoir des qualités équivalentes, il me fallait Céleste très précisément. Hors des codes de séduction, des poncifs de super flic, un tempérament d’artiste, volontaire mais également ouverte au monde, sans vie privée trop parasitante. Une histoire d’amour comme celle de Colette est par essence irrationnelle, j’avais besoin de quelqu’un ayant accès à cet aspect de l’humain.
 
Sur votre webzine littéraire « Quatre sans Quatre » et votre émission « Des Polars et des Notes » sur Radio Evasion, la musique prend une part considérable dans vos critiques de romans noirs. La musique est indéniablement une source d’inspiration mais peut-elle être aussi un fil conducteur entre l’auteur et son lecteur ?
Aussi bien dans le webzine qu’à la radio, je ne fais que proposer en écoute ce que l’auteur a lui-même mis dans son livre. C’est comme ça que m’est venue l’idée de l’émission, en constatant le nombre de plus en plus important de morceaux de musique cité dans les romans que je lisais. Ces titres ne sont pas forcément ceux que l’auteur aime ou écoute, ils servent à souligner une ambiance, au même titre que la bande originale d’un film, à typer un personnage ou une situation. S’ils sont des liens, c’est vers le récit, pas vers l’auteur, à mon sens. Dans Peace and Death, même si j’en ai écrit une bonne partie un casque réglé à fond sur les oreilles, la musique citée est celle de l’époque, pas celle que j’écoutais. Hormis les Seeds qui me sont chers - j’ai cherché en vain leurs albums très longtemps dans mes jeunes années avant de les dénicher par hasard chez un disquaire parisien - les autres chansons sont là au même titre que le reste des descriptions, pour nourrir le récit, ajouter à l’atmosphère. La musique est partout, de plus en plus, tout le temps, il est naturel qu’elle se retrouve dans les romans.
 
La misère humaine semble vous affecter profondément. La littérature permet de la relater, de mobiliser l’opinion, mais peut-elle également aider à trouver des solutions ?
Je ne dirais pas qu’elle m’affecte, il faut toujours garder une distance qui permet de réfléchir quand on en est le témoin. L’émotion est mauvaise conseillère et favorise toutes les manipulations possibles, la misère humaine mérite mieux qu’une réaction épidermique. De l’empathie, certes, de la compassion envers ceux qui subissent, mais il est aussi important d’en analyser les causes et cela doit se faire hors contexte émotionnel et demande du temps.
La misère m’indigne le plus souvent lorsqu’elle est évitable, la conséquence d’actions d’autres individus ou lorsqu’elle est sujet de mépris de la part ceux qui n’en souffrent pas, comme c’est devenu manifestement une habitude depuis peu. Pour ce qui est de la pauvreté, de l’abandon des populations déshéritées, la solution est évidemment politique, un roman peut apporter un point de vue, soutenir une vision, celle de l’auteur, mais apporter une solution, je ne pense pas. Quant aux misères inhérentes à la condition humaine, aux souffrances de l’être, elles sont tellement multiples que tout est possible, alors, dans certains cas, oui, un roman peut aider son lecteur à se sentir moins seul ou à entrevoir une solution, mais je pense toutefois que rien ne remplace un véritable contact avec un autre être humain.
 
Votre parcours est multifonctions, d’Est en Ouest, aucun risque de perdre le Nord ?
Si on regarde bien, je suis tout le temps la même latitude, je me déplace vers l’ouest, donc non, le nord ou le sud ne me manquent pas. Plus sérieusement, j’ai besoin d’avoir plusieurs projets et idées en même temps. Un unique objectif m’ennuie très rapidement, je ne sais pas faire dans la monomanie. Si je me perds, ce n’est pas important, je découvrirai certainement des choses passionnantes là où j’arriverai. Au pire, je rebrousserai chemin ou changerai de direction, ce n’est pas très important. Les chemins de traverse sont bien plus riches, à mon avis, que les autoroutes balisées : la musique peut m’amener à la littérature, le contraire tout autant, ou à la peinture, la politique, l’économie... J’aime renifler à droite et à gauche - surtout à gauche - et musarder. Mes pensées ressemblent plus aux trajectoires d’une bille de flipper qu’à celle d’une boule de bowling. Je pense que c’est un des plaisirs de la vie que de perdre le nord et de passer du temps à le retrouver.
 
Pas de questions de commissariat mais un bref quizz afin de mieux connaître votre pedigree ?

-         Un roman : Le voyage au bout de la nuit
-         Un personnage : Nestor Burma
-         Un(e) écrivain(e) : Il y en a tant… John Steinbeck
-         Une musique : The Art of Dying - Gojira
-         Un film : Plutôt une série TV, Breaking Bad
-         Une peinture : Le Thérapeute (Magritte) - un peintre : Otto Dix
-         Un animal : le bonobo, pour sa parfaite manière de régler les conflits.
-         Un dessert : la tarte aux mirabelles
-         Une devise/citation : « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » (La Boétie) - (Je me serais bien tenté « Au 15 août, les noisettes ont le cul roux », mais je sais que nous avons tous deux un profond désaccord idéologique sur ce point...)
La critique de « Peath and Death » est  à retrouver ici

 

 

mardi 10 octobre 2017


Une noisette, un livre

 

Tango fantôme

Tove Alsterdal

 

Une rencontre entre le Nord et le Sud. Une rencontre entre deux époques, l’une des années 70 avec la dictature militaire en Argentine, l’autre de nos jours en Suède. Un sandwich avec deux tranches complètement opposées mais où la garniture est une famille disloquée dont deux membres cherchent à retrouver les morceaux et quand l’un va tomber, l’autre prendra la relève.

Deux sœurs, Charlie et Hélène, un père vagabond, une mère disparue et c’est près de 500 pages de rebondissements, d’énigmes et aussi de l’histoire ; celle d’une dictature où l’on tuait les gens en les projetant dans le vide depuis un avion…entre autres…

Au départ, une fuite, un exil volontaire, celle d’une mère, Inge-Marie, laissant ses deux petites filles et le père de celles-ci. Elle est jeune, intelligente, belle et amoureuse. Amoureuse d’un bel argentin, réfugié politique. Pour continuer la lutte, ils décident de partir à Buenos Aires afin d’aider les réseaux de résistance. Ensuite, silence total, plus aucune nouvelle de l’un et de l’autre, les enfants grandissent, Charlie sera toujours perturbée, Hélène arrivera à fonder une famille et trouver un emploi stable. Les deux sœurs se fréquentent peu mais Hélène va être à la fois surprise et soucieuse lorsqu’elle apprend le suicide de Charlie. L’affaire est vite classée mais est-ce vraiment un suicide ? Charlie n’avait-elle pas retrouvée la clef d’un mystère enfoui ? Après quelques hésitations, Hélène va partir sur tous les chemins pour ouvrir toutes les serrures de ces portes solidement fermées, de Stockholm à la capitale argentine.

Un thriller historique sans failles, sans errements, où l’écriture coule, flotte, s’enfonce pour mieux réapparaître, décrit sans décrire pour mieux prolonger le suspens. J’ai aimé tourner ces pages, j’ai aimé plonger dans ce passé latino-américain qui résonne encore aujourd’hui, j’ai aimé poursuivre les recherches d’Hélène (même si ce que j’ai pris pour une incohérence vers les pages 170 était en réalité, comme je l’ai ensuite rapidement pensé, l’une des bases de l’énigme), j’ai aimé cette fluidité malgré la noirceur du récit.

Un subtil moment de lecture, un « latigazo » qui donne un « cabaceo » à l’intrigue, du « compas » à chaque chapitre, un « giro » sans pause, une « ronda » de surprises, où il se dégage un mystérieux ectoplasme… et où l’on perçoit un mot fétiche chez Tove Alsterdal : asphalte.

Tango fantôme – Tove Alsterdal – Traduction Emmanuel Curtil – Editions Rouergue Noir – Août 2017

Livre reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle

lundi 9 octobre 2017


Une noisette, une interview

 

Christophe Guillaumot

 

« J’écris des romans pour distraire, je me dois de faire vibrer les lectrices et lecteurs »

 

 
Des études de droit, puis à 20 ans le concours d’entrée dans la police. Grenoble, Châteauroux et en 2009 Christophe Guillaumot atterrit dans la ville rose. Une année auparavant, il avait pris un congé de six mois sans solde pour se lancer dans l’écriture, c’est une réussite puisqu’il reçoit le Prix du Quai des orfèvres avec « Chasses à l’homme » (Editions Fayard). En 2015, c’est la naissance de Christophe Donatelli alias le Kanak dans « Abattez les grands arbres (Editions Cairn). Ce mois-ci est publié aux Editions Liana Levi, son troisième polar où son héros de policier est entraîné dans l’univers impitoyable des jeux clandestins. Frissons garantis !

Le personnage du Kanak n’est pas tout à fait fictif puisqu’il a réellement existé ?
C’est exact, c’est un policier que j’ai rencontré lorsqu’il est arrivé en métropole. Renato était exactement comme je le décris dans mes romans, mais je me suis permis quelques libertés. Il était Wallisien et mon personnage est Kanak, j’ai également changé son nom. J’ai préféré établir quelques différences entre le flic réel et le personnage fictif pour me permettre certaines libertés et ne pas commettre des erreurs préjudiciables au souvenir de mon ami.

Est-ce un hommage que vous avez voulu lui rendre ?
Je n’ai pas écrit pour lui rendre hommage mais parce qu’il était une personnalité forte et à part qui en faisait déjà un véritable héros de roman. Mais que le succès de ces intrigues permette de lui rendre hommage me satisfait pleinement. 

Vous êtes capitaine de police au SRPJ de Toulouse, comment vos collègues réagissent en découvrant vos écrits, notamment sur les passages décrivant les ripoux ?
J’écris des romans pour distraire et dans ce sens, je me dois de faire vibrer les lectrices et lecteurs. Décrire un monde où tout serait rose, sans problème où les policiers seraient tous parfaits serait d’un ennui total. C’est le difficile exercice de faire cohabiter romance et réalité. Je pense que mes collègues sont conscients de cette problématique et savent également que la Police est probablement l’institution qui s’est le plus réformée durant les trente dernières années.   

Vous décrivez un univers des jeux clandestins terriblement noir. Avez-vous eu déjà l’occasion d’affronter des pistes aussi criminelles ?
Je ne peux malheureusement pas vous parler des affaires que j’ai eu à traiter mais sachez que la réalité est toujours plus horrible que la fiction.

En tant que policier, avez-vous plus de facilités à raconter votre univers par la fiction que si vous aviez écrit un essai sur la stricte réalité ?
C’est probable. Mais mon envie d’écrire ne trouve pas son origine dans la revendication. Je veux distraire tout en donnant une photographie actuelle du monde dans lequel j’évolue.

En raison de l’actualité, la charge de travail des policiers est considérable. Certains n’hésitent pas à exprimer leur colère face à des conditions de travail très difficiles. Comment gérer ce burn-out au sein d’un commissariat ?
Malheureusement, je ne peux m’exprimer sur la police à la place de ses représentants qu’ils soient de l’administration ou du personnel. Je vous réponds ici en tant qu’auteur. L’exercice de la double-casquette n’est pas toujours facile.

Revenons à « La chance du perdant », au fait pourquoi ce titre ? Parce qu’il ne faut jamais se croire le plus fort, surtout aux jeux ?
Ce que je ne souhaite à toute personne, c’est de perdre la première fois qu’elle jouera. Ceux qui remportent un premier gain pensent automatiquement qu’ils seront capables de le gagner à nouveau. Ils incluront donc cette somme hypothétique dans leur mise. Malheureusement ce type de comportement conduit généralement à un endettement.

On rencontre, dès le début, le personnage de May, une femme atypique douée d’un sens artistique inouï, êtes-vous amateur de street art ?
J’ai découvert le street art en allant à l’exposition temporaire de Mister Freeze à Toulouse, je suis tombé en admiration des œuvres de Mademoiselle Kat que je suis allé rencontrer. Elle m’a gentiment accordé de son temps pour m’expliquer son art et les anecdotes qui ont jalonné son parcours.

Est-ce l’une des meilleures vitrines pour exprimer la vie urbaine, le quotidien des habitants, avec ses désespoirs, ses rêves aussi… ?
Il y a différentes philosophies dans le street art. Celle que je préfère, c’est la peinture qui respecte les habitants et qui s’en inspire. C’est exactement comme lorsque j’installe un décor, je ne me contente pas de décrire les pierres mais je m’attache à étudier les gens et leurs habitudes de vie. 

Tradition oblige, un petit quizz pour mieux vous connaître : 

-         Un roman : Johnny s’en va-t’en guerre de Dalton Trumbo
-         Un personnage : L’inspecteur Harry Callahan
-         Un(e) écrivain(e) : Laurent Gaudé
-         Une musique : black man in a white world de Michael Kiwanuka
-         Un film : Forrest Gump ou 12 hommes en colère
-         Un peintre : Mlle Kat
-         Un animal : le requin bleu (voir la couverture de "La chance du perdant")
-         Un dessert : la tarte au citron
-         Une devise/citation : Oh punaise ! (Homère Simpson)

La critique de « La chance du perdant » est à retrouver ici

 

 

mardi 3 octobre 2017


Une noisette, un livre

 

Ces rêves qu’on piétine

Sébastien Spitzer


 


Ce livre n’est pas un simple roman. C’est un document, un témoignage puissant sur la folie des hommes, sur un passé qu’il ne faut pas oublier.
Sébastien Spitzer signe une fresque absolument bouleversante, déchirante, avec pourtant une magie incroyable : celle de réussir à mettre de la poésie, de l’humanité sur l’une des pires pages de l’histoire du XX° siècle : la Shoah.

L’action se déroule lors des dernières heures du troisième Reich et oscille sur deux évènements : les derniers jours de Magda Goebbels et la marche de la mort des déportés. Dans le bunker de Berlin, Magda Goebbels, née Behrend, repense à son passé, à Victor, son amour de jeunesse ; à son premier mari, Günther Quandt et à son fils Harold né de cette union ; elle sait qu’elle va se convertir en une Médée contemporaine, qu’elle va assassiner ses 6 enfants eus avec Joseph Goebbels. Elle songe aussi à son enfance, à cette envie qu’elle a eu de vouloir dominer, briller un jour sur tout le monde comme une revanche sur la pauvreté de sa jeunesse même si elle a eu ensuite un beau-père très affectueux et généreux…

Un peu plus loin, des déportés marchent, luttent encore pour un brin de vie, malgré les coups, malgré la faim, la soif, la maladie… Une route morbide, jonchée d’obstacles où chaque souffle est un exploit humain. Il y a d’abord Aimé, puis Judah, ensuite Fela et sa toute petite fille Eva, si brave, si attachante. Tous les quatre vont être successivement les porteurs d’un mystérieux rouleau de cuir. Il contient les lettres de Richard Friedlander, personnage occulté de la 2° guerre mondiale qui succombera au typhus dans un camp. Il a pourtant une histoire car il était… le beau-père de Magda Goebbels.

Sébastien Spitzer va donc tisser son roman entre eux. D’un côté, l’impitoyable folie des dirigeants nazis, de l’autre le courage des survivants. Au milieu, les milliers de morts, les milliers de torturés et au bout une lueur d’espoir, de liberté retrouvée pour quelques miraculés grâce à la résistance de vaillants combattants.

La puissance de l’écriture, les descriptions sans voyeurisme malsain, les dialogues brefs mais forts, la précision de l’instant, vous donnent l’impression de voir les personnages, de quasiment vous essouffler avec eux. Un roman qui se lit doucement pour bien mesurer la tragédie d’une intolérance révoltante.

Certains personnages sont inventés tout comme les lettres de Richard Friedlander. Mais, par contre, les faits sont tous réels. Encore une fois, rien de plus éloquent qu’une fiction pour relater la réalité, l’attention est doublement captée, par la plume et par les protagonistes.

Derrière l’extrême noirceur, il y a la profondeur de l’écrit. Cet écrit, fait d’airain, implacable envers les briseurs de rêves, est une force vive pour raviver les oubliés de la grande histoire, les anonymes morts pour la plus vile des idéologies. S’ajoutent la vigueur des mots et la lumière sur une petite fille porteuse d’un message à transmettre.

On ne peut que fermer les yeux après ces heures déchirantes de lecture. Pour prendre une pause, mais surtout pour rendre hommage à ceux qui ont perdu la vie à cause de la vésanie humaine et à ceux qui ont lutté pour qu’elle cesse.

Un livre à lire absolument, pour la noblesse de la verve et parce que c’est un testament pour perdurer une mémoire collective.

 
L’ensemble du roman est poignant. Mais ce passage d’une lettre fictive d’un déporté de Buchenwald est impressionnant. Pathétique et magnifique.
« La dernière chose que nous possédons, c’est notre histoire. Il y a deux mille ans, nous avons dû quitter notre terre, notre Jérusalem, nos temples, nos rois et nos armées. Nous avons été riches, pauvres, puissants, chassés, recherchés, pourchassés. Nous avons construit des temples en bois, en pierres. Ils ont été brûlés. Nous en avons construit d’autres. Vous les avez fait fermer. Mais notre histoire, personne ne nous la volera. Elle est inaliénable. On essaiera de nous tuer, jusqu’au dernier. On essaiera de trahir, de falsifier, d’effacer… Mais il y aura toujours un scribe pour recopier, un homme pour lire, un écrit quelque part. (…) Et cette chaîne de mots, de moi, de nous, de noms infalsifiables, vous rattrapera, où que vous soyez. Il n’y aura pas d’oubli. Nous sommes le peuple qui doit durer, celui qu’on ne peut pas éteindre…Un jour, on se souviendra de lui comme de tous ceux qu’on a voulu faire disparaître, en vain. »

Ces rêves qu’on piétine – Sébastien Spitzer – Editions de l’Observatoire -  Septembre 2017

Livre reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018
 
 

lundi 2 octobre 2017


Une noisette, un livre

 

La chance du perdant

Christophe Guillaumot

 


 

De la Nouvelle-Calédonie à Toulouse, Renato Donatelli est le Kanak, un personnage qui ne passe pas inaperçu : un colosse à la main leste mais au cœur gros comme ça. Un simple flic au SRPJ de la ville rose (mais où le roman sera noir) qui va abattre les cartes (selon la célèbre Carmen, elles sont sincères et ne mentent jamais) autour de mystérieux suicides et disparitions, tous semblent être liés à des jeux clandestins. Au départ, un seul indice : une dame de pique…
 
Avec son collègue « Six » et deux nouvelles recrues, ils vont être projetés dans un labyrinthe aux contours sombres, secrets, clandestins… ceux des salles interdites et des paris les plus fous. Le lecteur suit cette traque avec des palpitations, une enquête tout terrain qui débute lors de la découverte d’un corps dans un composteur à déchets…
 
L’auteur, Christophe Guillaumot, va prendre soin d’ajouter des arômes (au fait, dans une usine où l’on trie les déchets, nez délicats s’abstenir) pour pimenter l’histoire : deux personnages : May, artiste en herbe de street art et Diamant Noir, sa vieille amie qui fut l’ex-fiancée du grand-père du Kanak.
 
Pas de longueurs, tout va très vite, s’enchaine et, même si relativement rapidement on devine le ou les coupables, la curiosité est à con climax, votre corps semble se charger d’adrénaline, la lecture devenant une compétition sportive de haut niveau !
 
J’ai pris un malin (pourquoi malin, that’s the question) plaisir à dévorer de toutes mes dents (rassurez-vous le livre est intact) ce polar. Au diable le sommeil, on veut suivre sans s’arrêter cette roulette toulousaine et les méthodes bien particulières du Kanak. Pourtant, votre serviteur est loin d’être un amateur de romans policiers, mais si lui arrive dans les pattes des autres spécimens du même acabit, on peut parier de la noisette qu’une nouvelle addiction va pointer son museau…
 
Bref, Christophe Guillaumot « fait une salade » de son histoire, avec une colonie de « boudins », un « doublé » de sensations fortes et je mise sur un  « jackpot » pour une suite des aventures du Kanak . Au fait, vous connaissez la définition d’un cadavre au casino ? C’est celui qui ne fait que perdre…

 
La chance du perdant – Christophe Guillaumot – Editions Liana Levi – Octobre 2017

 
Livre reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018